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L’intelligence incarnée à l’œuvre |
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| LIU TING, membre de la rédaction · 2026-05-06 · Source: La Chine au présent | |
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La Linker Hand L20 réalise une démonstration en direct d’enfilage d’aiguille.
Enfiler une aiguille avec une précision d’orfèvre, jouer d’un instrument de musique, exécuter les gestes vifs de la danse du lion ou les mouvements gracieux du taijiquan... Telles sont les prouesses qu’une pléiade de robots intelligents a réalisées au Forum de Zhongguancun 2026 fin mars. Réunis pour une démonstration d’une rare intensité, ces trésors de technologie, aux formes et aux prouesses si variées, témoignent d’une évolution majeure de l’intelligence incarnée, d’un cheminement où les « données » alimentent un « cerveau », qui à son tour met un « corps » en branle. Les robots s’affranchissent désormais des démonstrations isolées pour s’aventurer de plus en plus vers des scénarios d’application plus concrets et diversifiés.
De la performance individuelle à la synergie orchestrée
Cette année, le Robot Bar s’est imposé comme l’attraction phare de l’événement. Contrairement aux présentations solitaires de l’édition précédente, cet espace met en scène une collaboration fluide entre robots hétérogènes : le modèle de Haoyin Technology prépare un café avec une précision chirurgicale ; le bras articulé de Robo Space concocte des thés fruités ; le robot Mozi de Spirit AI s’attèle à enfiler avec dextérité des brochettes de cenelles confites ; l’humanoïde de GALBOT sert des pâtisseries avec dextérité ; et enfin, Kuafu, développé par Leju Robot, livre les commandes au point de retrait. De la commande par code QR à la remise des plats s’écoulent à peine deux minutes, sans la moindre intervention humaine.
« Comment orchestrer plusieurs commandes simultanées ? Comment optimiser les tâches de livraison ? Tout repose sur la capacité de coordination du “cerveau” collectif des robots », explique Wang Qiang, directeur des algorithmes chez Leju Robot, à La Chine au présent. Au cœur de ce ballet technologique se niche un système d’exploitation conçu par l’Académie de l’intelligence artificielle de Beijing (BAAI). Il repose sur une architecture collaborative hiérarchisée – un « cerveau collectif dans le cloud » couplé à des « cervelets » intégrés à la structure des robots – permettant de briser les barrières de coopération entre des robots de fabricants et de types différents.
À l’autre extrémité de l’enceinte, un orchestre composé de robots captive le public. Piano, tambours, suona (trompette chinoise)... les instruments s’animent pour produire des interprétations d’une parfaite harmonie. Ce collectif, imaginé par Linkerbot, dispose déjà d’un répertoire de cinq à six cents morceaux.
« La clé de cette harmonie réside dans la synchronisation », révèle Zuo Jiaping, cofondatrice de l’entreprise. Elle dévoile les trois piliers technologiques de cette performance : une main robotique d’une précision submillimétrique, une synchronisation rythmique de haute précision entre tous les membres de l’orchestre, et plus surprenant, un modèle émotionnel. Ce dernier permet aux robots d’ajuster leur doigté, leur force et leur rythme pour produire des textures musicales riches et nuancées.
Le Robot Bar et cet orchestre ne sont pas de simples vitrines techniques : ils préfigurent l’avenir de la collaboration multi-robots et marquent l’intégration accélérée de l’intelligence incarnée dans le secteur des services commerciaux.

Le robot Mozi de la société Spirit AI confectionne des brochettes d’aubépines confites dans le Robot Bar.
De la démonstration convaincante à l’application au réel
Si la collaboration entre robots fait entrer l’intelligence incarnée dans la production et la vie quotidienne, la main bionique demeure l’outil d’exécution de prédilection. Dans la zone d’exposition, la Linker Hand L20, développée par Linkerbot, réalise un exploit : enfiler le chas d’une aiguille. Forte de 21 degrés de liberté, cette « main » de classe industrielle reproduit avec une fidélité troublante la dextérité de la main humaine. À ses côtés, la Linker Hand 06, la plus légère au monde avec ses 370 grammes, et la Linker Hand L30, dédiée à la recherche et trois fois plus rapide qu’une main humaine, témoignent de l’accélération fulgurante de cette technologie.
« Dans l’univers de l’intelligence incarnée, la Linker Hand est l’effecteur final le plus crucial du robot ; c’est elle qui exécute la majorité des tâches complexes et interagit directement avec le monde », explique Mme Zuo. Elle la compare à l’infrastructure fondamentale du secteur – « au même titre que la batterie pour les véhicules électriques ou le GPU pour l’intelligence artificielle ». Et d’ajouter : « Ce n’est que lorsque la “main” sera suffisamment agile que le robot acquerra une capacité opérationnelle quasi humaine, lui permettant de pénétrer tous les secteurs d’activité. »
Aujourd’hui, Linkerbot domine 80 % du marché mondial des mains robotiques à haut degré de liberté. Ses ventes ont décuplé en un an, dont 30 % à l’export. Sa gamme, qui s’adresse aussi bien au grand public qu’aux milieux industriel et scientifique, trouve déjà de larges applications dans la fabrication, les services du quotidien et l’assistance médicale.
Mme Zuo attribue ce succès à quatre piliers stratégiques : un rapport qualité-prix imbattable – le modèle d’entrée de gamme coûte seulement 3 999 yuans grâce aux subventions, contre près d’un million pour certains équivalents étrangers ; la plus grande équipe de R&D au monde dédiée aux mains bioniques ; des jeux de données et une accumulation d’expertise technique en tête à l’échelle mondiale ; et enfin, une forte capacité de production en masse, soutenue par des usines implantées dans plusieurs régions de Chine. « Notre ambition est de réduire encore les coûts pour que ces mains propulsent les robots dans tous les foyers et secteurs », affirme-t-elle.
Pour s’adapter à la complexité du monde réel, les robots doivent conjuguer « mains habiles » et « corps agiles ». Lors du forum, la société Yue Quan Bionics Ltd. a dévoilé un robot humanoïde sur roues doté du châssis le plus compact au monde (0,2 m2), lui permettant de se faufiler aisément dans les espaces exigus. Grâce à une conception unique de ses articulations – hanche, genou et cheville pliables –, il peut travailler à des hauteurs allant du sol jusqu’à 2,2 m. Associée à ce robot, la main robotique Y-Hand M2, avec ses 38 degrés de liberté, s’impose comme la main la plus sophistiquée du marché, surpassant ses concurrentes en vitesse, force, précision, souplesse et agilité.
« Qu’un robot joue d’un instrument ou enfile une aiguille n’est pas qu’une simple démonstration technique. Des gestes plus fluides et une force mieux dosée signifient qu’ils s’adaptent de plus en plus à notre quotidien », souligne Hu Zheqi, directeur du think-tank de l’entreprise. « Dans un ménage, les soins aux personnes âgées, la santé et la rééducation, des tâches apparemment simples – administrer un médicament, prendre la température, servir un verre d’eau – exigent une précision chirurgicale et une sécurité absolue. Seule une grande souplesse permet une interaction homme-machine sûre, rendant ces services à la fois accessibles et dignes de confiance. »
« Le domicile est l’ultime terrain d’épreuve pour les robots », ajoute M. Hu, « Si l’intelligence incarnée s’épanouit déjà dans l’industrie, l’environnement domestique, par sa complexité et son imprévisibilité, exige des capacités cognitives et motrices bien supérieures. » Il identifie trois défis techniques majeurs à surmonter avant une adoption massive chez les particuliers : une flexibilité encore perfectible, une consommation énergétique trop élevée, et surtout, une sécurité des interactions humain-robot qui doit être renforcée.
De la prouesse technique à l’usage concret
Malgré les défis persistants, la commercialisation à grande échelle de l’intelligence incarnée apparaît désormais inéluctable. Selon le rapport Analyse du marché mondial des robots humanoïdes publié par le cabinet IDC (International Data Corporation) en janvier dernier, ces machines sont entrées dans leur phase de déploiement à grande échelle. En 2025, environ 18 000 unités ont été livrées à travers le monde, la Chine s’imposant comme le principal foyer de production.
« Si l’année 2025 marque l’amorce de la production de masse des robots humanoïdes, 2026 sera celle des robots humanoïdes dotés d’une intelligence opérationnelle », affirme Zhang Yufeng, fondateur et PDG de Boundless Dynamics. « De la simple preuve de concept (POC) l’année dernière à la production de masse aujourd’hui, nous accompagnons le secteur dans sa transition – d’un changement purement quantitatif vers une véritable mutation qualitative. »
Pourtant, entre la démonstration spectaculaire et l’usage quotidien, un fossé demeure. Quels sont les verrous à lever pour une adoption généralisée ? Les experts du secteur livrent leurs diagnostics.
Selon le CTO de X-Humanoid, Tian Jian, le principal frein réside dans la faible capacité de généralisation. « Dès que l’environnement, le processus ou l’objet manipulé change, le taux de réussite du robot chute brutalement », observe-t-il. Il anticipe toutefois une amélioration radicale dès 2026, qui permettra un déploiement élargi dans les secteurs industriel, para-industriel et commercial.
Lian He, vice-président de Lightwheel AI, pointe de son côté une pénurie de données. « Contrairement aux grands modèles de langage (LLM), nourris par des dizaines, voire des centaines de milliards de paramètres, les modèles d’intelligence incarnée n’en exploitent qu’un à dix milliards. Ce n’est pas un manque d’ambition, mais une carence de données brutes », note-t-il. Or, la collecte via téléopération sur des robots physiques est extrêmement coûteuse et difficilement reproductible à grande échelle. Il estime que la génération de données synthétiques par simulation est la clé de la prochaine percée.
Zhao Rui, vice-président chargé de l’intelligence incarnée chez Honor, insiste sur la maturité du « cerveau » du robot, à savoir le modèle VLA. « Ce modèle doit intégrer en profondeur vision, langage et action, et être capable de s’adapter et de se corriger en temps réel face à des scénarios changeants », remarque-t-il. Une telle agilité dépend fortement de la fiabilité et de la cohérence du corps robotique. « Il ne s’agit pas d’un simple algorithme, mais d’une œuvre systémique, alliant hardware, conception de bases de données et optimisation fine du modèle. »
Enfin, Shen Yujun, directeur scientifique chez Robbyant, rappelle que l’intelligence incarnée demeure une discipline éminemment intégrée – reliant composants, corps, contrôle et intelligence – et qu’elle en est encore à ses balbutiements. Sa complexité impose, selon lui, une démarche ouverte et collaborative. « Ce n’est qu’en mutualisant les compétences et en bouclant les scénarios d’usage que l’intelligence incarnée passera de l’exploration technologique à la réalité industrielle. »
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